LE RUNNING EST-IL UN SPORT DE BLANC QUI S’EMMERDE ?

« Je peux pas, je prépare un semi. »

Xavier est un jeune adulte en couple, urbain, socialement intégré, et doté d’un pouvoir d’achat suffisant pour ne pas trop s’en faire. Il est probablement aussi jeune papa, d’un ou deux gosses à trottinette et Stan Smith à scratchs. Bref, il coche toutes les cases du bonheur du jeune cadre actif et mondialisé.

Problème, Xav’ se fait chier. Oui, il s’emmerde. Ou plutôt, on l’emmerde. Au taf, en famille, en bagnole, on lui casse les couilles avec une régularité implacable. Même ces dîners avec des « couples d’amis » le fatiguent. Mais Xavier est un mec carré, responsable, et il n’envisage pas de tout envoyer chier pour aller s’exploser la gueule à Ibiza avec des potes et des putes. D’ailleurs, il ne sait même plus que cette option existe, et même s’il se chauffait il ne trouverait aucun pote de dispo pour une telle déjante.

Non, Xavier est conditionné pour encaisser les petits tracas et la routine inhérents à son existence formatée. Il ne peut pas faire n’importe quoi. Mais au fond de lui, il sent que subsiste encore une petite boule d’énergie rebelle, un très vague besoin de liberté, de lâcher prise. Et un vrai besoin de silence, aussi.

Xavier n’est pas vraiment un mâle alpha. Il ne s’est jamais vraiment battu, n’est ni bourrin ni viriliste, et son taux de testostérone est assez bas. Il ne vient pas de la rue, n’a pas fait l’armée, ne fait partie d’aucune équipe, ne joue pas en réseau et ne fume pas de joints. Il n’a pas non plus de talent artistique ni de passion particulière. Et pourtant, régulièrement, il ressent ce besoin vital de couper, de prendre l’air. Beaucoup d’air. Sous peine de péter un câble.

Alors que faire ? Quelle activité choisir pour ne pas contrarier Agathe, sa femme qui lui fait vaguement peur et qui le harcèle avec son concept de « charge mentale » ?

Et bien tout simplement, se barrer en courant, pardi !

Oui, courir est la solution idoine pour tous ces mecs englués dans une vie chiante et sans surprises. Certes, il ne se passera rien de marquant non plus pendant leur run, mais au moins ils seront peinards quelques heures. Ils pourront oublier qu’ils ont contracté un emprunt sur 25 ans pour ce 4 pièces avec moulures. Leurs corps souffrent, mais leurs cerveaux soufflent.

Ils ne courent après rien, ces jeunes darons qui courent. Ils fuient.

Ils fuient les casse-couilles, les emmerdes. A la manière d’un Forrest Gump écervelé, ils cavalent sans fin et sans but, parce qu’il n’en peuvent plus de toute cette merde oppressante, et qu’ils ne savent pas quoi faire d’autre pour s’occuper. Leur père allait pêcher, eux ils vont courir, mais c’est la même démarche. C’est la fameuse fuite en avant. Et pourquoi pas, après tout ? Ils ne font chier personne, en gambadant quelques heures par semaine.

Et pourtant, il y a un hic. L’homme blanc C++, par nature ou par éducation, ne sait pas faire quelque chose d’inutile et de chronophage sans raison constructive. Il lui faut toujours un but pour faire les choses. Quitte à s’en inventer un. Ainsi, on ne compte plus ces gens qui ne boivent pas et se couchent tôt pendant des semaines parce qu’ils préparent un « semi » ou un trail absurde. L’homme blanc veut toujours progresser, s’ameliorer, se perfectionner. Et les marques et autres organisateurs l’ont bien compris aussi. On va le challenger, le Xavier. On va lui faire croire qu’il doit repousser ses limites, que c’est ça son but. On va le pousser à s’équiper, en matos, en montres connectées, en complément alimentaires. On va transformer sa pré-dépression en passion dévorante. Et le voilà qui se chauffe de plus en plus, qui se prépare, qui augmente les distances et la difficulté des runs, avec méthode et abnégation. Possédé, motivé, à bloc le mec. Par un truc aussi chiant que de courir sans but. Ok, les gars. Mais on vous a grillés.

Allez, bonne chance.